| UN MUSEE SUISSE
Plus d'excuse de ne rien faire
Quel est ce pays où chaque jour les statistiques enregistrent quatre suicides ? Quand j'explique à mes amis Algériens que dans mon pays le taux de suicides est l'un des plus élevés du monde, ils me regardent bizarrement. Ils me disent : mais tout va bien en Suisse, il n'y a pas de raison de se tuer soi-même. Pour les musulmans, le suicide est le plus grand des péchés. On ne porte pas la main contre soi. Or, un de ces amis Algériens, qui s'est installé dans mon pays m'a appelé au début de l'année 2001 pour me dire de revenir y faire des photos. La Suisse est en train d'organiser une exposition nationale, m'expliqua-t-il. Comme je lui répondais que je ne suis pas parti vivre ailleurs pour continuer à regarder mon pays avec mon appareil photo, il insista. Et voilà que je commence à imaginer le projet. Je trouve deux publications qui m'attribuent une chronique photo et me laissent la place dans leur journal pour une image panoramique chaque semaine. Swissair, à l'époque, accepte de me ramener en Suisse (Swiss a renouvelé cette offre) et les Chemins de fer fédéraux m'offrent un abonnement général pour les déplacements dans le pays. Hasselblad me met à disposition un appareil panoramique et je n'ai plus d'arguments pour m'opposer à la proposition de mon ami algérien. Quinze ans après mon livre Swiss Image, je recommence donc à sillonner le pays. Le 15 mai 2001, une année avant l'ouverture de l'Expo 02, la première photo paraît dans la Weltwoche et dans Le Temps. Ce projet retient toute mon attention, pendant que je tourne un film long-métrage documentaire sur l'autre pays qui m'occupe depuis 11 ans : l'Algérie.
Se montrer du beau côté (en allemand Schokoladenseite)
Un anniversaire dans la famille m'amène dans un chalet à Habkern, au -dessus du lac de Brienz. Le bâtiment en face est un chalet de vacances pour enfants où j'ai passé un été douloureux à cause de l'éloignement de la maison (Heimweh) à l'âge de 9 ans. Rien n'a changé. Nous faisons une promenade et nous arrivons sur les hauteurs de Schwendi. Une fête d'alpage est en train de s'y dérouler. Quatre musiciens traditionnels jouent sur une scène dans une forêt calme, sans public (photo en couverture et dos) . Le tableau est très touchant. A l'opposée de la fête de lutte nationale, qui se déroule un peu plus tard dans l'année à Nyon et où je saisis un lutteur qui se blesse pendant le combat. Il ne peut plus quitter le ring debout. Des secouristes l'emportent hors du terrain devant un stade comble. Les gens de la lutte ne voient pas d'un bon oeil que je prenne cette photo. Ils veulent m'en empêcher. Pour eux, cette scène n'est pas compatible avec l'honneur et la fierté du lutteur suisse qui doit sortir debout du rond de sciure. Finalement, le lutteur blessé, comme un gladiateur vaincu à l'époque romaine, est sorti sur une civière (photo pages 48+49).
La technique du parachutiste
Pour ce projet, j'ai utilisé une technique de parachutiste. Je saute en chute libre, j'ouvre mon parachute et je tombe quelque part. Par exemple dans cette école de Scuols, où je découvre à ma grande surprise que 3000 enfants seulement dès 7 millions d'habitants du pays suivent un enseignement primaire en langue romanche, la quatrième langue officielle de la Confédération (la photo n'est pas dans le catalogue). Il me semble que la Suisse pourrait apporter beaucoup de ce type d'expérience à la communauté européenne. Non seulement en Suisse cohabitent quatre langues, mais il y a aussi 26 corps de police cantonaux, qui travaillent chacun de leur côté. Malheureusement les Suisses veulent rester entre eux et refusent de confronter leur expérience avec celle des membres de l'Union européenne.
La Suisse, pays de contrastes
En Suisse, chaque citoyen mâle est tenu au service militaire. Après l'école de recrues, il emporte son fusil et la munition à la maison. Cela doit être unique au monde. On pensait qu'il y avait peu d'abus, mais à vrai dire, la police ne publie pas la statistique des suicides et agressions commises avec une arme de service. Mais cette année un déséquilibré entre au parlement du canton de Zoug et tue quatorze personnes pendant la session parlementaire. Le débat est relancé. Faudra-t-il en finir avec cette tradition exceptionnelle de conserver chez soi son fusil d'assaut ? Joël, David, Sébastien, Gaël et Julien, ont treize ans, ils sont encore loin du service militaire. Mais après l'école, ils vont s'exercer au tir. Plutôt que de taper dans le ballon, ils s'entraînent au fusil d'assaut (photo pages 2+3). L'armée perd de son attractivité, mais elle est toujours au coeur de la société suisse. Sur la place d'armes de Saint-Maurice, en Valais , je trouve des soldats qui apprennent à se rendre. Ils sont là, devant moi, les mains en l'air (photo pages 38+39). Quelques jours plus tard, la population vote pour la deuxième fois sur une initiative demandant la suppression de l'armée. Pour être honnête, les soldats n'apprennent pas vraiment à se rendre. Il s'agit de mettre son masque à gaz le plus vite possible et de signaler au chef qu'on est prêt en levant les bras. L'armée réoriente sa mission. Elle veut être utile en temps de paix. Ces soldats recherchent des victimes d'avalanches à Evolène, où dix personnes sont mortes emportées par une coulée de neige. En découvrant la photo publiée dans le journal local, un lecteur s'énerve parce que les soldats ne portent pas une tenue correcte... (photo pages 32+33). Pour lui ce n'est pas en ordre et l'ordre en Suisse c'est important. Comme le confirme la photo prise un salon « Expo Sion ». Un vendeur fait le ménage autour de ses pendules (photo pages 6+7). Horlogerie toujours, mais saut dans un autre monde. Je me retrouve dans une atmosphère aseptisée, une sorte de salle d'opération d'hôpital d'une entreprise de haute technologie. Des techniciens masqués, portant des gants chirurgicaux y produisent des microchips pour des montres Swatch et d'autres (photo pages 8+9).
La Suisse face aux chocs
Trois jours après le 11 septembre, je suis dans une caserne de pompiers à Berne lors de la minute de silence observée pour leurs collègues de New York portés disparus dans les décombres du World Trade Centre (photo pages 30+31). A Fribourg, ville de théologie, un groupe de femmes suisses converties à l'islam, la tête recouverte du hidjab, se retrouve chaque semaine pour l'apprentissage de l'arabe, la langue du Prophète (photo pages 18+19). Swissair est clouée au sol et doit disparaître. La Suisse est choquée. Sur l'aéroport de la capitale, Bern-Belpmoos, des employés de Crossair stationnent sur le tarmac avec un chien. Une des hôtesses est enceinte. Je me dis qu'il y aura prochainement un bébé qui s'appellera Swiss (photo pages 4+5).
La Suisse face à la liberté
Alors qu'en France on rapporte que plusieurs évasions de prison ont été réalisées par hélicoptère, sur le toit du pénitencier de Thorberg une telle opération serait impossible. La promenade des prisonniers à ciel ouvert est protégée par une grille en béton. Aux quatre prisonniers condamnés à la perpétuité pour meurtre il reste tout de même la vue sur le très beau paysage de l'Emmental (photo pages 14+15). Chez les « Amis de la lumière » dans le camps des naturistes de Thielle, la liberté ne connaît pas de barrière. Ils vivent nus sur les bords du lac de Neuchâtel ? évidemment en été seulement en raison du climat suisse. Cette institution suisse veut rester un peu cachée, mais elle existe depuis plus de 60 ans. Sur le terrain bien nommé de « Neuezeit » , la jeune fille de la photo ne fume pas, ne boit pas d'alcool et ne mange pas de viande (photo pages 16+17). Au contraire j'ai le tournis quand j'entre dans le grand hall de la BEA, à Berne. Le haschisch n'est pas encore légalisé en Suisse. Même si les 9000 visiteurs ne sont pas tous des fumeurs de joints, de lourdes volutes de fumée ont néanmoins envahi les halles à l'occasion de CannaTrade, le salon des produits à base de cannabis (photo pages 12+13).
Est-ce que la Suisse me manque?
La première chose que je fais quand je rentre en Suisse, c'est de me pencher sous un robinet et de boire l'eau fraîche. A Paris nous avons l'habitude stupide d'acheter de l'eau plate en bouteille. La deuxième chose que je fais, c'est de me jeter dans l'Aar. Se laisser emporter dans l'eau glaciale de la rivière qui traverse Berne, voilà ce qui me manque le plus à Paris. La discipline civique des Suisse n'a pas de limite. Tout ce qu'on fait est observé et contrôlé par le voisin. On est constamment sous le regard de quelqu'un. Vous roulez trois mètres à vélo sur le trottoir et quelqu'un vous dit que c'est interdit. L'écrivain Friedrich Dürrenmatt avait bien raison : en Suisse le citoyen est le prisonnier et le gardien des prisons en même temps. A Paris c'est le fameux « laisser faire », que nous, les Alémaniques, nous adorons. Mais en même temps tu pourrais mourir dans ton appartement sans que tes voisins s'en redent compte avant des semaines. L'idéal est peut-être entre les deux. Paris est une ville multiculturelle. La Suisse pourrait le devenir. Mais quand j'observe la manière dont la population accueille les étrangers, cela me rend triste. L'hospitalité dans notre société d'argent s'est complètement perdue. Les Kurdes rencontrés en Appenzell en sont réduits à la grève de la faim pour obtenir un règlement d'hébergement plus souple. L'administration du demi-canton est débordée et ne sait pas quoi faire avec ces « intrus » imposés par décision de Berne. D'autres cantons davantage confrontés à ces problèmes seraient prêts à les prendre chez eux (photo pages 10+11). Les gens d'autres cultures peuvent enrichir un pays. Mais si on a peur de tout ce qui est différent, on laisse la place aux graines du racisme. Là où j'habite la ville est polluée. La qualité de vie dans les villes en Suisse est sans comparaison. La Suisse pour moi est devenue un pays de vacances. J'adore revenir en Suisse, mais après quelque temps j'ai besoin de repartir. La Suisse profite trop des pays environnants et ne donne pas assez au monde. La vieille et noble institution de la Croix-Rouge Internationale ne suffit pas à nous donner bonne conscience. Il faudra réinventer une nouvelle solidarité de la Suisse avec le reste du monde. Ou alors admettre que nous ne sommes plus qu'un grand parc d'attractions, un musée de plein air, un Ballenberg à l'échelon national(photo pages 46+47). Nous pourrions faire payer une entrée à nos frontières et nos voisins pourraient visiter la Suisse et imaginer l'Europe telle qu'elle était avant son processus d'intégration. |