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REVE D'ENFANT

MICHAEL VON GRAFFENRIED
Le rebelle de la famille

Le photographe préférait regarder la vie plutôt que s'enfermer à l'école


par Sylvie Tanette

dans L'Hébdo (Suisse) du 30 décembre 2004
Quand on lui parle de son nom d'aristocrate, Michael von Graffenried fait la grimace. Berne, sa ville natale, est loin. Installé à Paris depuis des années, le photographe avoue même qu'il a failli, à ses débuts, prendre un pseudonyme, se faire appeler Michael Graffenried, sans le "von". Pas pour renier ses origines: "Mais je ne voulais pas être connu avec ça. Si je voulais être spécial, c'était avec mon travail, pas grâce à ma naissance".

Etre spécial semble être en effet une motivation première du jeune Michael, petit dernier d'une famille "normalement bourgeoise", selon ses dires, avec une mère à la maison et un père qui débutait sa carrière d'avocat. Enfant, Michael von Graffenried a fréquenté la petite école, où en cours de travaux manuels on apprend bricolage et jardinage si on est un garçon, couture et cuisine si on est une fille. "Et moi, j'ai décidé d'aller chez les filles, déclare-t-il. C'était un véritable scandale, les autres garçons me traitaient de tous les noms. Cela m'était égal. J'y suis allé et j'ai fait mon pull à moi. J'étais le seul garçon à oser une chose pareille. Là, j'étais garanti spécial. Je crois que tout a commencé avec ça".
Chez les von Graffenried, on se doit de poursuivre de brillantes études classiques, et bien sûr le petit dernier a vite fait figure de vilain petit canard: "Déjà être à l'école cela ne m'intéressait pas trop. Je suis très vite allé voir ce qui se passait dans la rue. Et l'appareil photo est un formidable moyen pour aller vers les gens". La passion de la photo avait commencé très tôt, l'été de ses onze ans. En vacances en Hollande, il a eu l'idée de photographier un monsieur depuis le sol, pour avoir de grosses chaussures en gros plan et la mer derrière. "C'est probablement ma première photo intéressante, où il y a une vraie recherche", estime-t-il aujourd'hui. Ensuite, tout a été question d'audace. Il n'avait même pas sa matu en poche quand il a envoyé à un journal local une photo prise lors de la journée portes ouvertes de l'école d'officiers que son frère fréquente. Sa première publication.

Quoi qu'il en dise, Michael von Graffenried n'est pas le seul de sa famille a avoir suivi un chemin original. Sa mère avait abandonné ses études d'ethnologie pour élever ses enfants. Lorsqu'il a eu quinze ans, elle a décidé de passer son doctorat. A partir de ce moment-là, durant six ans, elle est partie trois mois par année étudier une tribu au Cameroun. "Elle a vécu dans un village des montagnes, se souvient Michael von Graffenried. Ils lui avaient construit une petite maison et elle était pour tous la dame blanche qui étudiait. Personne de notre famille n'est allé la voir, sauf moi bien sûr. Je me suis dit: J'y vais, elle fait le texte, moi les photos, et on vend le tout au National Geographic". Il y est allé et se souvient que c'était fantastique, mais que le National Geographic a refusé ses photos. Il ne s'est pas découragé pour autant, se faisant accréditer par un petit journal socialiste pour travailler au Palais fédéral. Un jour, il s'est amusé à photographier les parlementaires qui dormaient la bouche ouverte durant les séances. Ces clichés inattendus ont scandalisé la profession, mais l'ont rendu célèbre. Et il s'est mis alors à publier ces photos qui ont fait son style, clichés du quotidien qui nous donnent à voir ce qu'on ne regarde habituellement pas. "J'ai appris de ma mère la curiosité, reconnaît-il. Dans un certain sens, je suis un peu ethnologue".

Lorsqu'on lui demande comment ses parents avaient réagi lorsqu'il a annoncé son rêve de devenir photographe, il rit: "Ils m'ont regardé avec de grands yeux. Ce n'était pas la carrière qu'on attendait d'un von Graffenried. Cela dit, c'était difficile d'affronter la famille mais il ne faut rien exagérer. Ils m'ont laissé faire, et leur attitude m'a motivé. Je ne pouvais me permettre un échec, puisqu'ils l'avaient prévu. Ils pensaient qu'il valait mieux me laisser me défouler et que je comprendrais après. Je n'ai jamais compris mais j'ai eu du succès, et c'est ce qui m'a installé de nouveau dans ma famille".
Sylvie Tanette