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VON GRAFFENRIED EXPOSE SES PHOTOS À ALGER

L'Algérie d'un voleur d'images bernois

Après neuf ans passés à photographier la tragédie algérienne, le reporter revient sur les lieux précis où il prit les clichés qui lui ont valu le succès. L'illustré l'a suivi sur son terrain. Par nos envoyés spéciaux à Alger, Laure Lugon Zugravu et Christian Rochat (photos) 19 janvier 2000
La rumeur s'amplifie dans la mosquée d'Ibn Badis, si blanche dans cet hiver algérois qui ressemble à notre printemps. Les hommes en sortent, en grappes serrées, jeunes en jeans, anciens en burnous, jeunes encore. Beaucoup de regards qui ne parlent pas et de silences qui crient. On ne badine pas les jours de grande prière. Parmi ces fidèles dont les habits manifestent la mouvance politique, il en est un tombé du ciel, aux allures d'adolescent égaré et rebelle: Michael von Graffenried, l'ange maudit de l'Algérie, connu d'Unspunnen à Tamanrasset, fier de son style et de son pedigree. Sous l'oeil vigilant de ses gardes du corps, le photographe bernois avise un groupe d'ultras en djellabas blanches et, brandissant l'affiche de son exposition: «Regardez, c'est pour vous aussi, j'expose mes photos à la Bibliothèque nationale, venez voir!» Intrigués, les barbus saisissent le papier, bientôt rejoints par d'autres. Ils se sont peut-être reconnus dans cette forêt de derrières en prière, une photo prise quelques années plus tôt, à l'époque où l'imam confondait prêche et politique, et où les milliers de fidèles qui ne parvenaient pas à rentrer dans les mosquées se couchaient sur les chaussées pour manifester leur foi. Depuis, une loi est venue sanctionner cet enthousiasme redoutable. Michael est content, il promeut son expo dans une gargote un peu plus loin et s'amuse de sa provocation. «Ça va faire un choc terrible, cette expo. C'est leur histoire, leur douleur, leur combat.» Et aussi leurs morts, leurs assassins, leurs enfants. Et aussi son succès à lui, l'enfant terrible et terriblement vendeur de la photographie suisse.

«J'ai piégé les gens»

Voilà huit ans que Graffenried met en boîte le vécu de l'Algérie, en noir-blanc panoramique. Avec la franchise en guise d'arme plutôt que d'excuse, il insiste sur la tricherie qui a permis la réalisation de son oeuvre: «Oui, j'ai volé mes photos, j'ai piégé les gens qui, aujourd'hui, se retrouvent cloués sur des panneaux. J'avais des scrupules et le soir, une fois rentré, je me sentais sale, mais j'ai estimé que l'aspect documentaire devait avoir la priorité.» Gonflé, mais inattaquable. Si, au début des années nonante, il parvenait à se déplacer seul, il n'a par la suite pas échappé aux contrôles serrés des gardes du corps imposés à tous les journalistes étrangers, appelés les Juliettes dans le jargon de la sécurité d'Etat.
Dimanche dernier, contre toute attente pour un pays aussi meurtri, Graffenried a réalisé son rêve, «restituer aux Algériens ce que je leur ai pris, leur montrer les photos qu'ils ne veulent pas voir». Ils seront des centaines, pourtant, à venir les voir tout en sacrifiant aux mondanités: des ministres, des personnalités historiques, Mgr Tessier, l'archevêque d'Algérie, et aussi Jean Ziegler et Erica Deuber-Pauli revenant d'un voyage dans le désert, le Lausannois Charles-Henri Favrod, des féministes algériennes, des députés, des dizaines d'ambassadeurs dont le cousin du photographe, un autre membre de la tribu Graffenried. Qu'on ne s'y méprenne pas: même si l'expo du Suisse fait événement, son talent n'est pas seul en jeu. «Il y a tellement peu d'activités culturelles à Alger que les rares occasions ont un succès fou, explique l'historien Mahfoud Benoune. Ensuite, le fait que l'exposition soit patronnée par la Fondation Boudiaf, une figure emblématique, attire toujours beaucoup de monde.»

Pourtant, le soutien accordé à Graffenried par la veuve du président Mohamed Boudiaf, assassiné en 1992 alors qu'il avait été appelé à la présidence par les militaires après l'interruption du processus électoral qui aurait vu la victoire du Front islamique du salut (FIS), n'a sans doute pas suffi à introniser le photographe provocateur. Le soutien décisif est venu du président Abdelaziz Bouteflika lui-même. «Je m'attends à ce qu'on m'accuse de jouer le jeu du pouvoir», avoue le Bernois pour parer l'attaque. En effet, tout le monde le dit: l'autorisation n'aurait jamais été accordée à un photographe algérien. Celui qui voulait entrer dans la légende comme voleur d'images risquerait-il d'y figurer comme instrument du pouvoir? Là encore, le Bernois dégage en touche: «Bien sûr, je crains que le président n'essaie de me mettre dans sa poche. Il peut présenter mes photos comme une césure entre avant et après son règne, analyse-t-il. De plus, il donne ainsi un signe positif à la communauté internationale. Mais je ne crois pas qu'on puisse déjà parler de cette guerre au passé.»

L'espoir est dans la rue

Pourtant, l'amélioration est palpable, dans la rue, sur les visages d'une société contrastée et plurielle, qui mélange tchadors, jupes moulantes, hidjabs, semelles compensées, voilettes, survêts, modernisme et tradition, religion et politique, occidentalisme et arabicité. Entre ces courants antagonistes, un dénominateur commun: l'espoir, même s'il n'est pas encore concrétisé dans le quotidien. C'est écrit dans l'attitude plus nonchalante des passants, ça se hume à l'atmosphère moins tendue. Alger vibre, Alger se balade, ses carrefours bouchonnent sans la hantise des voitures piégées et ses flics se contentent de faire la circulation. Il n'y a guère que les Juliettes qui ne peuvent pas faire un pas sans gardes du corps. Après
100 000 morts et l'asphyxie économique, il était temps. En réponse à la violence, le président «au parler vrai», celui qui a redonné un semblant de confiance aux Algériens, est en train d'essayer une nouvelle médecine: le pardon. A travers un référendum sur la concorde civile qui prévoyait l'amnistie des islamistes repentis. Une manière d'indiquer une porte de sortie honorable à ces radicaux enfermés dans la logique de la violence aveugle. Au terme de l'ultimatum fixé aux maquisards, Boutef a pu annoncer la dissolution de l'Armée islamique du salut (AIS), le bras armé du FIS. Une victoire modeste, puisque la période du ramadan aura tout de même fait 300 morts et que les terroristes les plus fanatiques, ceux des Groupes islamiques armés (GIA), ne se sont pas rendus en masse comme espéré.
Michael, comprends-tu quel-que chose au drame algérien après treize voyages? «J'ai beaucoup appris, mais je ne sais pas si je comprends, répond le photographe. Je ne suis pas un intellectuel, tout passe par les tripes.» C'est vrai. Ce matin, dans le quartier populaire de Bab el Oued, grouillant d'hommes aux regards désemparés, absents ou méprisants, de jeunes chômeurs (33% officiellement), de barbus, de gosses désoeuvrés et de rares femmes qui fixent le pavé, Graffenried vient rendre aux passants les photos qu'il leur a volées, selon sa formule consacrée. Il ne fait pas la différence entre les regards bienveillants et fourbes, raconte à chacun sa démarche, une fois encore, avec une candeur un peu enfantine. Il ne doute de rien, et ça fonctionne. Sa brochure circule de main en main, un attroupement se forme autour du «grand gaillard bernois à qui rien n'est impossible», avait-il relevé dans un quotidien non sans fierté. Tout Bab el Oued rit, s'interroge, interroge. L'ange maudit de l'Algérie rassemble, il ne remarque même pas le barbu hilare à ses côtés, et c'est toutes les contradictions d'une société, l'espace d'un cliché seulement, qu'il réconcilie. Graffenried n'a sans doute pas le code pour comprendre l'Algérie, mais il sait comment la vivre.