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LES BÉLIERS L'AVAIENT VOLÉE EN 1984:
«J'AI RETROUVE LA PIERRE D'UNSPUNNEN»

Invité par le canton du Jura à immortaliser sur pellicule les 20 ans de la république, le photographe bernois Michael von Graffenried a convaincu les Béliers de lui offrir un scoop: la pierre d'Unspunnen, cachée dans une cave, quelque part en Belgique. Par Phillipe Clot 23 juin 1999.





Exactement quinze ans après sa disparition, la pierre d'Unspunnen est soulevée par le photographe Michael von Graffenried dans une cave, quelque part près de Charleroi, en Belgique. Différentes inscriptions, gravées par les Béliers, ont à jamais souillé l'antique relique.

Le fameux lancer de la pierre, symbole de la Suisse primitive, est l'un des temps forts de la Fête nationale de lutte. Aujourd'hui, les participants n'utilisent plus qu'une vulgaire copie.

La pierre d'Unspunnen (du nom d'un hameau de l'Oberland bernois) pèse 83,5 kg. Elle a été dérobée par les Béliers en 1984: aujourd'hui, gravées dans le granit, on peut lire la date du 6 décembre 1992, jour du refus de l'EEE (d'où les étoiles européennes) et la signature:«Groupe Bélier».

Les yeux bandés sur la route qui le mène à la pierre d'Unspunnen a
vant sa «rencontre» avec la pierre...

... on le conduit vers une destination inconnue.

Au fond de ces escaliers...

... la fameuse pierre d'Unspunnen.
D'Uri à Schwytz, en passant par Unterwald, les Suisses aux bras noueux vont s'étrangler d'indignation. Leur chère pierre d'Unspunnen, ravie par les Béliers le 3 juin 1984 au Musée touristique d'Unterseen, dans l'Oberland bernois, gît tristement dans une cave à vin belge, dans les environs de Charleroi. Pire: le vénérable caillou a été irrémédiablement profané. Des étoiles européennes et l'inscription «6 décembre 1992», date du refus de l'EEE par le peuple suisse, ont été gravées sur le granit.
Autant dire que les descendants des Waldstätten devront se contenter à jamais de la copie du caillou. Le haut-parleur des fêtes nationales de lutte continuera donc d'annoncer en dialecte et d'une voix lasse: «Le concours de lancer de la réplique de la pierre d'Unspunnen va débuter.»


Ironie suprême de cette réapparition, l'homme à qui les autonomistes jurassiens ont accepté d'offrir ce scoop est un Bernois issu d'une famille patricienne. Invité par le gouvernement jurassien à faire le portrait de la jeune république à l'occasion de ses vingt ans d'indépendance, le photographe Michael von Graffenried s'est vite lié d'amitié avec les différentes composantes du canton. Il faut dire que ce grand gaillard n'a pas son pareil pour se rendre rapidement sympathique. Plus volubile et plus impertinent qu'un Latin et fort d'une réputation internationale forgée par un regard sans complaisance sur tout ce qu'il photographie, «l'ancien colon», comme il se qualifie lui-même, va vivre une véritable histoire d'amour avec le Jura.
Une année durant, Michael von Graffenried découvre donc son ancien fief avec son regard proverbialement ironique: «Comme la plupart des Bernois, je n'avais qu'une image déformée du Jura. J'ai été étonné de découvrir à quel point ce canton de 70 000 habitants, qui se définit comme une république et qui s'est donné des ministres, a pourtant des côtés très suisses. Mais j'ai aussi apprécié l'esprit de solidarité qui y règne, notamment à l'égard des autres peuples qui désirent, comme eux, s'émanciper. Et puis, les Jurassiens pensent avant tout au futur, pas au passé. Ils veulent construire quelque chose.»
Alors qu'il achève son travail de commande, il finit par convaincre les Béliers de le laisser photographier la pierre d'Unspunnen. On lui avait tout d'abord dit que le bloc de granit avait été enterré dans un jardin. Puis on lui avait garanti que le trophée avait été réduit en gravier. Symbole par excellence de l'hégémonie bernoise, ce caillou de 83,5 kg, que l'on ressort à chaque Fête nationale de lutte, est invisible depuis quinze ans. «J'apprends enfin que le bloc de granit est caché en Belgique, explique von Graffenried. On m'a organisé un rendez-vous dans le Plat Pays. Pendant tout le voyage en train vers Bruxelles, je me disais qu'on m'avait mené en bateau. Mais non. Quelqu'un m'attendait bel et bien. On m'a alors véhiculé dans la région de Charleroi. Mais, durant la dernière partie du trajet, je me suis infligé le port d'un bandeau sur les yeux, afin que je ne puisse pas donner d'indications à la police, si celle-ci décidait de m'interroger à mon retour. J'ignore donc l'emplacement exact de cette cave.»
Une fois en présence du trophée de guerre, von Graffenried le photographie sous toutes les coutures et se filme avec une petite caméra en train de soulever la pierre. Plusieurs tentatives seront nécessaires avant qu'il parvienne à poser le bloc sur ses cuisses. Mais il ne tentera pas de le hisser sur sa tête, comme le font les colosses des concours.
Pourquoi la Belgique? «Les autonomistes, explique le photographe, voulaient offrir la pierre aux autorités de l'Union européenne à Bruxelles, pour donner à leur geste une dimension symbolique, après le vote négatif sur l'EEE.» Mais la mort d'un jeune Jurassien, qui avait explosé en 1993 à Berne avec la bombe destinée à faire sauter une fontaine de la capitale, pousse les Béliers - qui condamnent toute action violente - à renoncer à cette restitution.
La pierre est donc restée dans cette cave anonyme. Elle ne sera présente à Saint-Ursanne qu'en photo, parmi la trentaine de clichés géants que Michael von Graffenried a sélectionnés sur le Jura d'aujourd'hui.
En parallèle à l'exposition sur le Jura, von Graffenried présentera aussi une partie de son travail extraordinaire sur l'Algérie, où il se rend régulièrement depuis huit ans. Un travail qui a abouti récemment à une immense exposition à Paris, où il vit depuis huit ans, et qui lui vaut les honneurs des plus prestigieux magazines du monde.