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L'ALGERIE AU MIROIR
DE MICHAEL VON GRAFFENRIED


Le Photographe suisse ne croyait pas voir un jour ses tirages exposées à Alger. Ils y sont, à Belcourt, jusqu’au 1er mars.

Par Michel Guerrin
LE MONDE, Culture, Vendredi 4 Février 2000
C'ETAIT UN REVE, il est devenu réalité : exposer au centre d'Alger 118 photos prises dans les années 90 d'un pays saigné par les attentats et les assassinats. « Je pensais qu'il faudrait trente ans pour que l'Algérie accepte de voir en face ces images », explique Michael von Graffenried, photographe suisse installé à Paris, qui a auparavant exposé ses images à la cité de la Villette, à Paris. Le 16 janvier, alors quele nouveau Centre culturel français est inauguré, l'exposition ouvre à la bibliothèque El Hamma. « Tant que je n'avais pas vu les photos au mur, je n'y croyait pas. »
L'aventure commence durant la campagne pour l'élection présidentielle, en mars 1999. Michael von Graffenried, qui s'est rendu à Alger à treize reprises en dix ans - unique photographe occidental dans ce cas -, se trouve dans le même hôtel que l'unique candidat, Abdelaziz Bouteflika. Il se dresse au milieu des gardes du corps et brandit so livre sur l’Algérie en criant : « Monsieur Bouteflika, j’ai un cadeau pour vous ! » Ce dernier le remercie et s’engouffre dans sa voiture.

Au même moment, un ami du photographe donne l’album à la veuve de Mohamed Boudiaf, rentré au pays en 1992 après vingt-huit ans d’exil au maroc, et, devenu président, assassiné six mois plus tard. En juillet 1999, Fatiha Boudiaf, qui préside une fondation à la mémoire de son mqari, assiste dans le Jura suisse à une exposition de Graffenried. « Je veut la montrer à Alger », declare-t-elle à la télévision alémanique. « Personne d’autre n’aurait pu y arriver », commente le photographe.

Avant Noël 1999, onze caisses de photos gagnent l’Algérie. Un petit catalogue, traduit en arabe, est ficelé. La veille du vernissage, rien n’est au mur. Ayant obtenu un visa, Graffenried tient une conférence de presse au milieu des caisses. Puis il accroche les photos en quelques heures pour que le lendemain, à 17 heures, l’exposition « Au cœur de l’Algérie » soit prête. Elle est visible jusqu’au 1er mars.
« Je voulais que le plus grand nombre d’Algériens voient les photos », explique Graffenried. D’où le choix d’une bibliothèque située dans le quartier Belcourt et frequentée quotidiennement par 1000 personnes, en majorité des étudiants. Et celui d’un centre commercial, durant un week-end, pour accrocher encore une vingtaine d’images.

Michael von Graffenried s’est aussi rendu dans les quartiers populaires de Kouba et de Bab el-Oued, ditribuant des affiches et catalogues – ils sont vendus 150 dinars, soit 15 francs. Il se fait apostropher : « Pourquoi ne pas avoir affiché vos photos dans la rue ? » La presse algéroise, francophone et arabisante, a lagement rendu compte de l’événement. « Mais leur audience est confidentielle par rapport à la télévision. » Cinq images, notamment celle de clients de’un café fouillés les mains contre le mur par les Ninjas (forces spéciales cagoulées), ont été montrées à la chaîne nationale « où on ne parle que de Bouteflika ».

« On ne peut pas montrer... »

Graffenried, qui n’a eu jusqu’ici aucune réaction officielle de l’Etat, souhaite dialoguer avec les « acteurs » de ses photos. Comme Nacera, une étudiante de vingt-six ans, qui a perdu une jambe lors d’un attentat à la voiture piégée. Elle s’est déplacée avec ses béquilles, a pleuré devant son image. « Bouteflika ne peut pardonner à ma place » , a-t-elle dit au photographe. Que faire alors des auteurs d’attentat ? « Les tuer. » Une femme a découvert la photo d’une prière, à 500 mètres de son logement, à Kouba. « Elle ne savait pas que c’était comme ça, parce qu’elle ne sort pas pendant la grande prière du vendredi », explique le photographe.

« La photo devant laquelle les gens s’arrêtent le plus », a pu constater Graffenried, est une série de portraits d’identités de « terroristes » affichés dans un poste de police ; certains visages sont barrés au crayon avec la mention « abattu ». « Beaucoup regardent mais personne ne parle. » Dans un pays très réticent devant l’image, les photos qui dérangeent le plus ne sont pas celles qui disent le conflit ou la peur, mais celles qui cernent une société fragmentée : des jeunes femmes en mini jupes, en train de danser, en maillot à la plage. « Des femmes voilées m’ont dit qu’on ne pouvait pas montrer ces choses. » Graffenried sait que sa marge de manœuvre est étroite, que si « un père voit sa fille sur une image, il peut décider de la marier en trois jours. » Il ne sous-estime pas le piège de la propagande – cinq de ses voyages ont été encadrés par la police. Il a enfin dû se résoudre à prendre nombre d’images à l’insu des gens. Malgré ces limites, il délivre sa « petite page » de l’Algérie : « Montrer ces photos aux Algériens, c’est une façon de les leur rendre. »

Michel Guerrin