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Portrait


UN TINTIN HELVETE

Par Michel Guerrin
LE MONDE, Culture, samedi 3 juillet 1999
Portrait
Un tintin helvète

RIEN N'EST IMPOSSIBLE à ce grand gaillard suisse au visage d'étudiant, au verbe émerveillé, à la bonne humeur contagieuse, à la ténacité désarmante. Ses projets semblent farfelus jusqu'au jour où il les accomplit. Michael von Graffenried est un photographe de quarante-deux ans installé à Paris avec sa femme, Esther Woerdehoff, qui tient une galerie de photos. Elle donne une piste : "Michael a un grand sens des médias."
Issu d'une famille aristocratique de Berne, Graffenried est un reporter qui a réussi à photographier des communautés opaques. En 1991, il montre les "travailleurs de l'argent" en Suisse. Durant son service militaire, il tient une chronique de sa caserne. Son commandant est séduit : "Venez photographier une communauté de nudistes que je préside." Graffenried passera huit étés dans un camp très fermé au lac de Neuchâtel. "Les gens y sont heureux comme sous une cloche à fromage", dit le photographe qui en tirera un livre préfacé par Harald Szemann, le pape de l'art contemporain. Graffenried est également l'un des très rares photographes occidentaux à se rendre depuis 1991 dans l'Algérie en proie au terrorisme. Douze séjours, une exposition et un livre (Le Monde du 13 novembre 1998). Inconscience ? "Je passe inaperçu avec ma peau mate et mes cheveux bouclés".
Son dernier exploit a réveillé des souvenirs douloureux. En 1984, trois séparatistes jurassiens du groupe Bélier volent la pierre d'Unspunnen (83,5 kilos), symbole de "l'Helvétie unie et primitive", au Musée d'Unterseen, près d'Interlaken. Depuis 1805, ce granit était projeté le plus loin possible par des lanceurs de pierre lors d'une fête. Graffenried réalisait en mai un travail documentaire sur le canton du Jura. "Pourquoi ne pas retrouver la relique ?" Il l'a fait. Un émissaire jurassien lui dit d'aller à... Charleroi (Belgique). Il monte dans une voiture: "Je me suis bandé les yeux pour ne pas savoir où on m'emmenait au cas où la police m'interrogerait." Il se retrouve dans une cave à vins. "L'otage" est là. Du Tintin tout craché. Il la photographie et la filme. La presse francophone salue le scoop. La presse alémanique le traite de "falsificateur". Comment récuser l'évidence ? La pierre a été souillée : les ravisseurs ont gravé dessus les étoiles du drapeau européen, la date du "6.12.92" (celle du refus des Suisses d'entrer dans l'espace économique européen) et l'emblème du groupe séparatiste. On peut s'en assurer tout l'été à Saint-Ursanne, dans le Jura suisse.
Michel Guerrin