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18 MOIS DANS L'ENFER DE LA DROGUE

Avec Pierre et Astrid, le récit de la dérive d'un couple

Par Isabelle Spaak dans vsd No 1430 du 20 au 26 janvier 2005


Un travail de photographe et d’ethnologue

Michael von Graffenried s’est immergé pendant plusieurs semaines dans les locaux du « Fixer-stübli » de Berne pour se faire apprivoiser. « J’ai passé des sans rien faire, je voulais que l’on s’habitue à ma présence. J’étais le seul à ne pas m’agiter au milieu des junkies qui couraient après leurs doses quotidiennes et les soignants qui courraient derrière les junkies pour essayer de s’occuper d’eux ». Petit à petit certains s’ intéressent à lui. « Ils m’ont demandé ce que je leur donnerais en échange. Les règles étaient claires. Rien, je ne leur offrirais rien. Pas d’argent. Simplement mon attention ». Il a expliqué sa démarche : pas de portraits pixellisés, la perspective d’un livre et d’une expo où ils se verraient à visage découvert. Ils les a prévenu des dangers à se laisser photograhier, à être reconnu alors que leur situation ne l’était pas forcément. Il fallait qu’ils soient d’accord pour faire leur « outing ».

Michael von Graffenried, « Cocainelove », Editions Benteli, diff. Interart Paris. 32 €
Printemps 2003. Astrid est en tôle. A l’abri, hors de la rue. Elle a un lit, elle mange, elle se lave, fait du sport. Dès la première visite, elle prévient le photographe : « Mon chéri, c’est Pierre ». Cela fait déjà plusieurs semaines que Michael von Graffenried cherche à établir une relation suivie avec des toxicomanes. Avant de rencontrer Astrid, dans sa cellule de la prison pour femmes d’Hindelbank, il a déjà lié connaissance avec de nombreux junkies grâce à sa présence quasi permanente dans les locaux du « Fixer Stübli » de Berne. Surnommés littéralement « la chambre des fixes » en argot suisse allémanique, ces centres sont mis en place dans chaque ville par des associations soutenues par l’Etat pour que les toxicomanes puissent s’injecter leur doses d’héroïne avec un minimum de contrôle. Michel connaît Pierre. Il l’a déjà rencontré au « Fixer-Stübli » sans savoir qu’Astrid et lui étaient liés. Pierre a 42 ans, un long passé de toxico derrière lui et une stabilité relative grâce à un appartement attribué par les services sociaux de la ville de Berne en échange de sa prise en charge par un traitement de substitution sous contrôle médical. Aucune illusion sur son avenir. Pierre, ne cherche pas à arrêter. Pour lui, c’est trop tard. Il a quitté l’école très tôt, n’a aucun diplôme. Son seul souhait : qu’on le laisse tranquille. Pour cela, il deale, un peu mais pas trop, triche suffisament, trahit quand il faut, obéit aux ultimatum fixés par la loi pour sa prise en charge ou ses incarcérations répétées quand il n’a plus le choix. Astrid, sa compagne, elle, triche et trahit. A 31 ans, elle est incapable de gérer quoique ce soit, même l’heure d’un rendez-vous.
Pierre ne peut pas assumer la dérive d’Astrid. A elle de payer ses doses
Pierre, sait ce qu’il faut faire pour maintenir son fragile équilibre. Et il y tient. Il connaît les règles : ne pas être pris avec plus de 5 grammes d’héroïne sur lui pour éviter de trop longues peines de prison ; suivre le programme minimum de méthadone pour continuer à bénéficier de son appartement ; le maintenir propre en cas d’inspection et respecter autant que possible la visite annuelle chez un psychiatre. Il sait, surtout, qu’il ne peut pas assumer la dérive d’Astrid et qu’il ne peut pas dealer pour deux. Les sommes en jeu sont trop importantes. Si Astrid veut rester avec lui, elle doit trouver de son côté l’argent dont elle a besoin pour se payer ses doses. Pour elle, c’est le trottoir. Elle est jolie, elle a du succès et il y a toujours des clients. Même quand elle ne s’est pas lavée depuis plusieurs jours, qu’elle pue et que son aspect repoussant ferait fuir plus d’un.
A partir de cette visite à Hindelbank, Michael décide que ce sera eux. C’est eux qu’il photographiera durant dix-huit mois entre les séjours derrière les barreaux, les sevrages relatifs, les retrouvailles, les disputes, la rue, la galère. « Plus qu’un simple sujet sur les junkies. Cela devenait une histoire sur l’amour, le sexe, la drogue. Sur la relation entre deux êtres humains, sur ce qui lie chacun de nous à un autre ». Au cours des semaines et des mois ensemble, Astrid et Pierre se sont habitués à lui. « A force, il ne me voyaient plus et j’ai pu saisir quelques moments très intimes de leur vie». Comme celui où, affalée sur son lit, trois semaines après sa sortie de prison et un sevrage relatif – des distributeurs de seringues sont en libre service dans les couloirs - Astrid n’est même plus capable de réagir quand on lui parle alors qu’elle avait décidé, elle aussi, de débuter un programme de méthadone. Les images sont dures, brutales. Seul, parfois un moment de grâce comme cet instant où elle retrouve son amoureux venu lui rendre visite à Hindelbank. Elle lui avait préparé un gâteau, s’était faite belle. Même si elle est incapable de faire face à la moindre responsabilité, Astrid continue à croire aux contes de fées, à la possibilité d’un bonheur tranquille avec Pierre. Mais de sa part à lui, les enjeux ne sont pas les mêmes. Alors que lui est incarcéré à son tour, et elle dehors, il ne supportera pas qu’elle occupe son appartement et qu’elle y laisse un désordre inimaginable. Il a trop peur de perdre son unique lien avec une vie normale : son logement. Il n’hésite pas à faire changer les clés rejetant Astrid à la rue. Sans pitié. C’est dans la rue qu’elle découvrira alors quelques mois plus tard les photos que Michael von Graffenried a réalisé de leur couple. Elle se trouvera jolie sur certaines, moches sur d’autres comme toutes les filles. Aux endroits mêmes où elle a l’habitude de se rendre pour trouver des clients ou de la dope, c’est son image que les murs lui renvoient. Il y aura même un panneau face au « Fixer-stübli ». Impossible d’y échapper…
Par cette démarche, Michael von Graffenried souhaite montrer à tout le monde ce que personne ne veut pas voir, « ce qui dérange ». Un choix qui relève de l’installation artistique plus que d’un travail de photojournaliste. Où d’autre que dans la rue pourrait-il afficher ses photos pour que le public ne puisse pas tourner le dos ? Pour qu’il soit confronté à la réalité et non à l’exotisme omniprésent et souvent confortable de situations lointaines. « Les junkies sont nos voisins, je ne cherche pas à les juger mais à les montrer tels qu’ils sont». Ce choix est aussi celui de l’honnêteté vis à vis des toxicos qui lui ont fait confiance. «Je savais qu’ils ne pousseraient jamais les portes d’une salle d’exposition ou celles d’un musée. Pour qu’ils puissent se voir, il fallait trouver un truc».
« Nos yeux se seront posés sur eux »
Et ce truc, ce sera les pancartes publicitaires. Prendre la place des pubs pendant quelques semaines. Résultat : juste avant noël, partout dans les gares, les espaces publics, les rues de Berne, de Bâle, en passant par celles de Genève, plus de deux-cent cinquante panneaux ont fleuri dans toute la Suisse avec les photos de Pierre et d’Astrid. N’y a-t-il pas un danger à exposer ainsi ce couple et leur vie de galère à la vue de tous ? N’y a-t-il pas un risque à les élever au statut de stars, à banaliser une situation insuportable ? « Bien entendu », répond le photographe « Mais, cela ne durera que quelques semaines. Après tout le monde les oubliera, eux les premiers. Mais au moins, durant ce court laps de temps, nos yeux se seront posés sur eux ». Aux dernières nouvelles, comme d’habitude Pierre, doit retourner en prison et il ne s’est pas présenté à sa convocation. Astrid, elle, s’est trouvé un protecteur. Un ancien client qui a eu pitié d’elle. Mais pour combien de temps ?
Isabelle Spaak